Jean Daniel: Notre fidélité

La gauche existe, mais elle ne sait plus qui elle est”, formule qui enchanta Foucault et qui reste d’une irréfutable actualité.

 

A quoi sert l’âge, sinon à se souvenir ? J’ai maudit une méchante grippe qui m’a empêché la semaine dernière de m’adresser aux lecteurs, qui sont devenus avec le temps de vrais interlocuteurs. Je l’ai d’autant plus regretté que le premier éditorial de l’année signé Laurent Joffrin a pour titre : “Penser contre soi-même”, une belle formule tirée des “Mots” de Sartre.

Continuité ! Fidélité ! Cette formule ressemble à s’y méprendre à celle par laquelle Michel Foucault, dans la préface de mon livre “l’Ere des ruptures”, résumait en 1979 l’attitude de Merleau-Ponty : “Ne jamais consentira être tout à fait à l’aise avec ses propres évidences. Ne jamais les laisser dormir, mais ne pas croire non plus qu’un fait nouveau suffira à les renverser ; ne pas imaginer qu’on peut les changer comme des axiomes arbitraires, se souvenir que, pour leur donner l’indispensable mobilité, il faut regarder au loin, mais aussi tout près et tout autour de soi.” Voilà, jeunes ou nouveaux lecteurs, le chemin qu’il nous reste à parcourir ensemble, quoi qu’il arrive, et tout peut arriver.

J’avoue que relire ce texte m’émeut par l’incitation qu’il contient à retrouver la ferveur et l’énergie de nos premiers numéros. Je me souviens que nous avions écrit dès novembre 1964 : “La gauche existe, mais elle ne sait plus qui elle est”formule qui enchanta Foucault et qui reste d’une irréfutable actualité. L’histoire change, le contexte géopolitique n’a jamais été aussi bouleversé, les hommes n’ont jamais créé autant de dieux qui se déchirent depuis qu’ils veulent soit en imposer un seul, soit éliminer tous les autres. Pour ce qui est des idées, on oppose la fin et les moyens, la révolution et la réforme, la tradition et la modernité, la nostalgie des patrimoines et les illusions du progrès : ce sont toujours ces mêmes questions qui définissent la vie de la gauche, sinon des nations elles-mêmes.

Solidarité

Le 28 décembre dernier, “Libération” a consacré sa une à Robert Badinter, faisant ainsi de lui l’homme de l’année. Dans son entretien, il raconte comment François Mitterrand l’a personnellement défendu, à la télévision et partout, contre les attaques qu’il subissait de la part des partisans de la peine de mort. Le 1er juin 1983, place Vendôme, sous les fenêtres du ministre de la Justice, une manifestation rassemble les militants de Jean-Marie Le Pen, des policiers en civil et même des fonctionnaires chargés de garder le ministère de la Justice. C’était symboliquement un moment très grave : le garde des Sceaux, Robert Badinter, fut injurié, insulté et même directement menacé. François Mitterrand jugea alors inadmissible cette mise en question de l’autorité de l’Etat et intolérable cette trahison des fonctionnaires chargés de refouler les manifestants. Son réflexe fut immédiat. Il fit une proclamation pour défendre son ministre, et des têtes tombèrent.

Il se trouve que l’équipe du “Nouvel Observateur” a eu l’occasion d’être défendue publiquement, elle aussi, par François Mitterrand. Sans doute était-ce avant son élection à l’Elysée, mais le moment n’était pas moins grave puisqu’il mettait en question la gestation de l’Union de la Gauche. “Le Nouvel Observateur” était antistalinien de manière intraitable et vigilante. Les attaques se déchaînèrent au moment de la révolution des oeillets alors que nous défendions les socialistes portugais, très menacés par les staliniens et quelques petites juntes d’officiers.

L’été 1975, Georges Marchais s’en prend directement à moi sur France-Inter : Jean Daniel est un spécialiste de l’anticommunisme. Un homme qui a l’habitude d’intervenir pour mettre des bâtons dans les roues, pour empêcher l’Union de la Gauche d’aller de l’avant.” Immédiatement, une déclaration de solidarité avec “le Nouvel Observateur” circule et reçoit de nombreuses et prestigieuses signatures. La gaffe de Marchais ne fait plus de doute : dans cette “déclaration des 35”, on trouve des personnalités qui redoutent encore plus le stalinisme qu’elles ne contestent François Mitterrand.

C’est alors que, en dépit des conseillers chargés de maintenir de bons rapports avec le PC, François Mitterrand proclame que l’Union de la Gauche n’a que des profits à tirer des réflexions d’un certain nombre de personnalités et d’intellectuels critiques. Il souligne que “Jean Daniel et ses amis n’ont aucune raison de renoncer aux obligations de leur métier”. Obligations où d’ailleurs il ne voyait que des avantages. On ne peut pas mesurer aujourd’hui l’audace politique de cette intervention. L’Union soviétique, déjà présente au Portugal, était censée installer des communistes à Lisbonne. Selon certains, dont Kissinger, c’était déjà fait ! C’est même ce cri d’alarme qui a alerté la diplomatie et les forces américaines. En tout cas, les communistes français auraient été sûrs d’avoir un appui plus immédiat, plus décisif, si Moscou n’avait rappelé Georges Marchais à l’ordre. Moscou n’a pourtant pas joué le rôle qu’on lui prêtait et qui était censé intimider Mitterrand.

En soutenant “le Nouvel Observateur“, le futur président de l’Union de la Gauche montrait qu’il ne baisserait jamais la garde. Ce qu’il devait confirmer plus tard en soutenant, comme président, Robert Badinter contre les extrémistes.

Jean Daniel, Le Nouvel Observateur, 08/01/2014

 

 

 

 

 

 

 

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