Jean Daniel : La vérité d'abord !

Quelle belle et inquiétante victoire ! Si gratifiante pour ce qu’elle révèle des sentiments d’un peuple ! Si lourde de responsabilité dans un monde qui bascule ! On a tout de même le droit de s’accorder quelques moments de joie et en tout cas de soulagement en voyant un homme de bonne volonté, notre président, disposer dans toutes les institutions essentielles de la République d’une majorité sans précédent qui pourrait lui permettre de faire l’impossible.

Car le septième président de la Ve République se voit en même temps accablé par les honneurs et, surtout, par les difficultés. Sa gloire doit en effet lui servir à affronter une France grincheuse et surendettée, une Europe divisée au bord de l’explosion et un monde où les rapports de force ont radicalement changé. Cette situation “historique” imposait l’attente d’un homme providentiel. Après l’unanimité des doutes sur les chances de François Hollande de parvenir là où il est, personne ne doit exclure qu’il puisse devenir un tel homme. A la condition qu’il dise clairement des vérités brutales à un peuple qui attend tout de lui et auquel il sait qu’il ne pourra faire que peu de cadeaux.

La gauche est à l’épreuve

Sur le fond des problèmes, on peut déjà faire deux constatations à propos des polémiques sur le capitalisme, la haine des riches, etc. L’extrême gauche a vérifié que ses recours aux dogmes du passé n’avaient plus de crédibilité. Ce n’est pas avec les vieilles recettes d’un néocollectivisme que l’on peut amortir les effets de la mondialisation. Quant à la droite éclairée, elle ne peut plus soutenir qu’il s’agit aujourd’hui d’une crise comme nous en avons tant connu. Elle découvre que le capitalisme ne contient pas dans son ADN la possibilité d’infléchir le cours actuel de sa financiarisation. Tout est changé : la gauche est à l’épreuve. On espère que François Hollande ne laissera pas les siens s’attarder sur des gadgets de petites réformes au lieu de mobiliser la rigueur et l’énergie sur l’essentiel.

Une partie des secousses qui ébranlent notre monde proviennent du continent islamique ou arabo-musulman. A-t-on remarqué que notre siècle a débuté par les attentats contre les Twin Towers de Manhattan le 11 septembre 2001 et qu’il a été frappé de stupeur par les révolutions arabes ? Chaque jour nous réserve la surprise d’un rebondissement dans l’un de ces pays qui ont malheureusement cessé, sans que nous n’osions nous l’avouer à nous-mêmes, d’incarner le Printemps des peuples.

Les journalistes, ivres de liberté

Dans toutes ces nations, cependant, ces peuples ont arraché une victoire qui me semble plus menacée, celle de la liberté de la presse. Oui, partout, dans tous les journaux, les radios et les télévisions, qu’ils soient privés ou non, la liberté se manifeste sans la moindre retenue. Tel quotidien qui consacrait tous les jours sa première page à une immense photo du souverain ou du despote dénonce une injustice, vitupère des responsables, admoneste les pouvoirs.

On n’avait pas confiance dans le silence des journalistes, on ne sait plus quoi penser de leurs cris. Après des années d’interdits et de paralysie, c’est une ivresse qui se manifeste au grand jour, même si elle ne contribue pas toujours, pour le moment, à apaiser les confits.

En dehors de la liberté de la presse, il y a en effet une autre chose commune entre ces révolutions. Elles sont toutes parties d’un soulèvement contre le despotisme, d’une révolte contre l’humiliation, de l’ambition d’arriver à une société délivrée de la corruption et de l’arbitraire. Tout cela pouvait-il aboutir à une affirmation unitaire et à une même conception de la liberté et de la nation ? Nous l’avons cru. Sur bien des points nous nous sommes trompés.

Une ligne de fracture entre révoltés

Il est temps de rappeler, et de souligner, qu’une grande ligne de fracture, souvent invisible, séparait les révoltés. Il y avait, d’un côté, ceux qui, depuis trop longtemps, étaient privés des libertés essentielles par des oligarchies prédatrices et qui aspiraient à l’édification d’une société de citoyens libres et responsables. Et, de l’autre, des victimes d’un arbitraire qui les privait du libre exercice d’une religion qui était pour eux identitaire.

On ne s’était pas douté que la grande révélation de ces révolutions allait être qu’elles ne traduisaient pas seulement une insurrection contre la dictature au nom de la dignité démocratique, mais aussi une volonté populaire, très bien entretenue et encadrée, de retrouver dans l’islam, et dans l’exercice ombrageux et puritain de son culte, une seule liberté, qui les vaut toutes aux yeux des fidèles, celle de la dévotion.

Les conflits internes prennent évidemment un caractère différent selon les pays. L’islam n’est pas partout l’islamisme, et l’islamisme n’est pas partout le salafisme. Et il y a une grande différence entre certains réformateurs sunnites et certains radicaux chiites. Pour le moment, ce qui est véritablement commun à tous ces Etats, c’est qu’ils cherchent, et parfois dans une extrême violence, à construire des sociétés où l’islam soit le seul facteur d’unité.

Au moment où j’écris ces lignes, il se passe en Tunisie de grandes et belles choses pour endiguer les ambitions provocatrices des salafistes. Un homme, dont j’ai déjà vanté ici les mérites, qui fut le Premier ministre du gouvernement transitoire de la République, M. Caïd Essebsi, acclamé par des dizaines de milliers de Tunisiens, a rappelé les promesses faites au peuple en révolte, et les serments démocratiques des jeunes révolutionnaires. Il faut donc maintenir un espoir, et rendre plus manifeste notre solidarité.

PS : Dans son dernier éditorial Laurent Joffrin évoque “L’Appel Roosevelt 2012” en soulignant qu’il est cosigné par nos amis Michel Rocard, Stéphane Hessel, Edgar Morin et Pierre Larrouturou. J’en suis d’autant plus heureux que depuis deux mois chacun des signataires m’a demandé de les rejoindre et qu‘après réflexion mais aussi après consultation j’ai accepté. Je me sens donc responsable de la solidarité ici affirmée entre les directeurs politiques du Nouvel Observateur et le groupe “Roosevelt 2012”.

Jean Daniel, Le Nouvel Observateur, 22/06/2012

 

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