Jean Danielle : Présidentielle, les dernières marches

Ce n’était donc pas assez d’affronter les sondages, les écarts déjà annoncés, la perspective, enfin, des vacances et le temps resplendissant, c’est-à-dire tous les éléments qui détournent d’aller voter et justifient la tentation secrète des abstentionnistes. Contre les candidats les mieux placés, ces obstacles étaient déjà énormes.

Faut-il s’attendre à une surprise perturbatrice ? Personne ne l’ayant encore vu venir, chacun ne doit compter que sur soi-même pour poursuivre son calvaire. Je sais bien que, quoi qu’il arrive, le score de Jean-Luc Mélenchon va peser sur l’avenir de la gauche. Mais pour faire face aux aléas d’une crise sans précédent, les Français auront à choisir le candidat le plus imaginatif, le moins prisonnier de ses engagements partisans tout en demeurant le plus fidèle à ses principes.

Les habits neufs de Nicolas Sarkozy

Je n’arrive pas à trouver à l’aise Nicolas Sarkozy dans les habits neufs qu’il a empruntés à la droite. A une certaine droite plutôt. Ignorant tout de la majesté de la fonction où il accédait, il s’était comporté jusqu’ici comme un fonceur pugnace, sans doute gesticulateur mais qui semblait vouloir aller jusqu’au bout de plusieurs entreprises à la fois.

Il s’était fabriqué un personnage romanesque, parfois surprenant dans la maîtrise des dossiers mais toujours prêt à se contredire dans une allégresse complaisante. Aujourd’hui, en réactionnaire ombrageux, vindicatif et têtu, il a perdu son côté romanesque. Bref, je le trouvais plus à l’aise quand il s’appropriait Jaurès avec espièglerie que lorsqu’il prétend s’inspirer de Joseph de Maistre.

Puisque j’ai cité Jaurès, dont Jean-Luc Mélenchon se réclame volontiers, je ne saurais trop conseiller sa relecture pour retrouver, rafraîchie, innocentée et agressive, cette fameuse social-démocratie que l’on discrédite à plaisir.

C’est dans Jaurès, décidément le grand homme du socialisme, que j’en vois les sources profondes et stables ; que je reconnais l’esprit le plus proche de ce socialisme dit utopique qui a fini par conduire à l’Etat providence et au régime suédois ; que je perçois cette solidarité prolétarienne, si naturelle chez lui et si pathétique, qui le conduisait à vouloir détruire les bastions du capitalisme mais sans les incendier. Il faut sans cesse refaire l’histoire réelle de la social-démocratie avant d’en tirer les conclusions qu’en tire notre “Front de gauche” qui a tout oublié et rien appris.

Mes réflexions sur Dieu en question

Tandis que nous nous intéressions, parfois passionnément, à l’élection de notre président, ailleurs, sur tout un continent, depuis Téhéran, la Syrie et le Proche-Orient jusqu’aux confins de la Libye, du Mali et du Soudan, des hommes, des femmes et des enfants s’entretuaient. Tandis que Dieu n’intervenait chez nous que pour des questions anodines de voile ou de ségrégation, c’est son nom que l’on invoquait pour accaparer des territoires ou massacrer des populations. Et soudain, à Montauban et à Toulouse, la monstruosité a fait chez nous son apparition.

C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai invité à une réflexion sur les rapports entre la religion et le meurtre, dans un éditorial récent qui a suscité des malentendus désarmants. J’avais simplement souhaité que personne ne pût invoquer Dieu pour justifier un meurtre, et proposé que soient examinés tous les versets qui, dans les Ecritures, peuvent être sulfureux ou suspects à cet égard.

En écrivant cela, je me souvenais des passionnantes conversations que j’avais eues avec le cardinal Etchegaray, avec le grand rabbin René Samuel Sirat et avec l’islamologue Mohamed Arkoun, conversations qui s’étaient souvent poursuivies par lettre. Tous les trois convenaient qu’il y avait bien dans les Ecritures des incitations au meurtre. J’avais donc proposé que des représentants des cultes monothéistes se réunissent pour recenser ensemble, et dénoncer, les appels au meurtre contenus dans les Livres saints.

Que les religions clament leur refus du meurtre

Que n’avais-je pas fait ! Comment avais-je osé ? Il s’est trouvé un homme de foi, que j’ai toujours cru de bonne foi, un jésuite pour tout dire, M. Paul Valadier, pour me faire deux observations. La première, c’est que le travail que je demandais avait déjà été fait dans un livre paru en 2007 (1). Honte à moi ! J’ignorais cette belle initiative. Mais, au lieu de souhaiter avec moi que l’on distribue ce livre dans les mosquées, les églises et les synagogues sinon dans les salles de classe, M. Paul Valadier, c’est sa deuxième observation, me soupçonne de revenir à de vieilles polémiques en prétendant araser des différences entre les confessions religieuses. Je veux donc être clair.

Je n’ai jamais pensé que les religions étaient les seules ou même les principales sources de conflits. J’ai même écrit un livre (2) dont plusieurs chapitres démontrent le contraire. Et je pense que tous ceux qui ont une responsabilité dans les différents monothéismes devraient s’ingénier à rendre évident ce qui ne l’est apparemment pas pour tous, en reconnaissant que les préceptes du Décalogue et du Sermon sur la montagne ne sont pas toujours observés et que, dans le Coran, sur la question de la “guerre sainte” plusieurs versets se contredisent. Alors, si toutes les religions condamnent le meurtre, eh bien, alors, qu’elles le clament, qu’elles le vocifèrent, et nous serons toujours leur porte-voix.

(1) “Les Versets douloureux, Bible, Evangile, Coran. Entre conflit et dialogue”, par David Meyer, Yves Simoëns, Soheib Bencheikh. Bruxelles, Lessius, 2007

(2) “Voyage au bout de la nation”, par Jean Daniel. Editions du Seuil

Jean Daniel, Le Nouvel Observateur, 19/04/2012

You must be logged in to post a comment Login